Rigueur de gauche vs rigueur de droite
par [Sebastien Fontenelle], 13 mars
Dans son dernier livre, le fort recommandable Vive la crise !, Sébastien Fontenelle se fait le chroniqueur attentif et atterré de ce qu'il nomme - c'est le sous-titre du livre - l'art de répéter (inlassablement) dans les médias qu'il est urgent de réformer (enfin) ce pays de feignants et d'assistés qui vit (vraiment) au-dessus de ses moyens. Il y répertorie, en les accompagnant de quelques persiflages et espiègleries, les discours apocalyptiques et parascientifiques qui, quotidiennement ou hebdomadairement, littérairement, radiophoniquement ou télévisuellement, nous sont adressés sous le label de l'expertise savante, impartiale et raisonnable, mais aussi sous un label de l'éditorialisme de gauche, afin de nous convaincre, à l'usure, que les décideurs économiques sont innocents, que les populations sont coupables, que les acquis sociaux qui protègent les plus pauvres sont des avantages obsolètes et luxueux, que lesdits pauvres doivent donc désormais se serrer la ceinture et que, crise, relance et compétition internationale obligent, ce sont désormais les riches qui doivent être aidés. De ce livre plus qu'utile, voici un extrait.

Aux premiers jours du mois de janvier 2012, au sortir d'un semestre quotidiennement ponctué par les effarants effets de la crise et à l'aube d'une année d'élection présidentielle, François Hollande, qui brigue pour le Parti socialiste la magistrature suprême, explique, avec une crâne sûreté, que l'instauration par la droite régnante, à quelques semaines de la fi n du quinquennat sarkoziste, d'une « TVA sociale » serait, si elle devait être confirmée, une « mystification »...
Cela n'est bien sûr pas faux : caractéristique des tricheries sémantiques de la novlangue libérale, l'appellation faussement charitable de cette nouvelle maltôte « sociale », directement inspirée (comme de juste) par le patronat, occulte qu'elle frapperait indistinctement les pauvres et les riches, et qu'elle pénaliserait donc les moins fortunés.
Mais certains mots, lorsqu'ils viennent dans certains discours votifs, sont d'un maniement délicat (ou d'un pénible effet), et les socialistes en campagne devraient s'astreindre à mieux trier leur vocabulaire, car s'il est un « art », entre tous, où leur parti excelle d'assez longue date, c'est bien celui, précisément, de la mystification des masses - puisque l'un de ses premiers soins, deux ans après l'élection de François Mitterrand, fut de (faire) communiquer (par des journalistes prodigues) au bon peuple que cette victoire « historique » n'avait en somme été qu'une gigantesque duperie, où la promesse d'en finir avec le capitalisme préludait en réalité à une (« nécessaire ») rupture d'avec le socialisme.
L'amusante blague fut reproduite quinze ans plus tard, et presque à l'identique, par Lionel Jospin, qui avait (par exemple) pris l'engagement qu'il n'abandonnerait jamais les salariés de Renault Vilvoorde, mais qui, nommé Premier ministre (de cohabitation) en 1997, se ravisa, et leur signifia (promptement), du haut de Matignon, qu'il les laisserait finalement à leur (triste) sort : ainsi fut fait.
Trois décennies plus tard, rien n'a d'ailleurs changé, ou presque, de cette folklorique habitude - au détail près que François Hollande, moins cauteleux sans doute que ne l'étaient en leur temps les caciques du mitterrandisme, a du moins la sincérité de prévenir de bonne heure son (possible) électorat qu'il n'a pas vraiment l'intention de tenir toutes les nouvelles promesses de son parti (dont le « projet », présenté en grande pompe peu de temps auparavant, doit donc être tenu pour nul et non avenu) et faire tôt confirmer par « son entourage » que son engagement (symboliquement fort) de revenir sur l'une des mesures les plus emblématiques du mandat de Sarkozy en restaurant pour tous une retraite à 60 ans ne sera pas tenu, merci qui ?
Merci la droite, qui a fait le sale boulot.
Itou : la promesse hollandaise de recruter - pour l'Éducation nationale et quelques autres ministères - plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires, où quelques généreux gobe-mouches (trop oublieux du lourd passif des socialistes désétatiseurs) ont voulu deviner l'assurance d'une reconstruction de quelques services publics, s'est rapidement résolue, à la veille du dernier Noël de Sarkozy à l'Élysée, dans l'annonce, discrète, que, « compte tenu des contraintes budgétaires » imposées par la conjoncture, « les postes créés » seraient « compensés ailleurs »...
Exactement comme en 1981, donc : la crise continue, en 2012, de servir de prétexte aux socialistes, qui n'entendent nullement s'écarter du chemin d'une très stricte orthodoxie libérale (au fallacieux prétexte qu'elle génère pour le vulgum pecus quelques récurrentes diffi cultés).
Et de nouveau, c'est la rigueur (exigeante, mais nécessaire), et l'urgence qu'il y aurait à réduire la dépense publique (plutôt qu'à la repenser à l'aune - jugée, il va de soi, exagérément gauchiste - d'une drastique redistribution des contributions respectives du capital et du travail), qui « justifient » la « reculade organisée » [1] d'un curieux candidat « progressiste » chez qui « l'engagement de réduire à néant le déficit public annuel de la France apparaît comme le seul objectif prioritaire », et qui, « en disputant à la droite » sarkoziste « la manière de réduire les défi cits, admet implicitement partager avec elle » [2] cette classique obsession, où s'entend très clairement l'écho de trente ans d'une propagande soclée dans la scansion que la- France-vit-au-dessus-de-ses-moyens-et-doit-réduire-sa-dépense-publique.
En résumé : les deux principaux candidats à l'élection présidentielle de 2012 font campagne sur le même terrain - et ne se distinguent guère, par-delà leur personnalité respective, que par la différence, au vrai petite, que l'un veut une austérité de gauche, cependant que l'autre souhaite une rigueur de droite.
Il est vrai : l'éditocratie, et pour cause, ne s'émeut guère (comme ferait un extraterrestre découvrant que les deux faces d'une même médaille font dans la France des années 2000 une quintessence de clivage partisan) de cette gémellité - de ce produit, fini, de 10000 jours [3] d'un endoctrinement destiné à circonscrire le « débat » dans un périmètre strictement libéral.
Bien au contraire : elle l'encourage - fût- ce par le biais de vraies- fausses concessions au réalisme. Laurent Joffrin peut ainsi, dans un même savant article (paru dans le cours de l'automne 2011), supplier « la gauche » de ne pas tomber dans « le piège de la rigueur », puis l'adjurer de ne pas se laisser prendre aux discours de droite [4] prétendant que « la France vit au-dessus de ses moyens », et qu'elle « doit réduire son train de vie, autrement dit adopter la "rigueur", qui est le nom poli de l'austérité », puis enfin, et par un très subtil réalignement de sa démonstration - car il serait alarmant qu'un si réputé journaliste reste trop longtemps trop éloigné de quelques sûrs fondamentaux -, que la gauche devrait faire le choix, « non pas d'éviter la rigueur, mais de l'imposer aux plus fortunés, même s'il serait » bien évidemment « illusoire de croire que les classes moyennes et populaires ne seront pas touchées », et « donner un calendrier crédible de réduction des déficits ».
Itou, Françoise Fressoz, journaliste au « service politique » du Monde (dont les articles d'« analyse » n'encourent que [très] rarement le reproche d'être outrancièrement hostiles au libéralisme), peut au même moment décréter, quant à elle, non moins hautement et fortement, qu'« avec la crise qui s'aggrave, le projet » de François Hollande « ne peut » tout simplement « pas être celui que son parti a présenté à ses adhérents », car il est insuffisamment réaliste, et qu'il est donc bien normal que « M. Sapin », responsable de ce projet, ait (courageusement) annoncé que « les dépenses annuelles » seraient « très sensiblement inférieures aux 5 milliards d'euros prévus », et que « la masse salariale sera maîtrisée, ce qui signifie que le nombre global de fonctionnaires continuera », si le Parti socialiste revient aux affaires, « de diminuer » - comme sous le règne de l'excellent M. Sarkozy, qui a si bien su, précisera quelques semaines plus tard la même analyste, « alléger les dépenses publiques ».
Ainsi font, font, font, les petits choreutes de la politique et de la presse, qui depuis plus d'un quart de siècle déclament en canon le même refrain : l'un pépie que la France vit très au- dessus de ses moyens, l'autre coquerique qu'elle doit se guérir de son addiction dépensière, une troisième cacabe qu'urge la réforme des services publics, puis d'autres encore s'ajoutent à ce joyeux récital, où tous récitent finalement qu'il messiérait de renoncer, pour conjurer la crise, aux riches recettes qui l'ont faite - et cela fait un spectacle dont le public ne se lasse décidément pas...
Puisque cela fait trente années que, très patiemment, nous l'endurons.
P.-S.
Ce texte est extrait du (très recommandable) livre de Sébastien Fontenelle, Vive la crise !, qui vient de paraître aux éditions du Seuil. Nous le reproduisons avec l'amicale autorisation de l'auteur et de l'éditeur.
Textes de Sebastien Fontenelle
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Notes
[1] Michel Soudais, « Le candidat du moins- disant », Politis, 5 janvier 2012.
[2] Ibid.
[3] Soit, tout de même, 240 000 heures, car les fabricants du consentement interviennent jour et nuit.
[4] Dont il oublie, encore une fois et comme toujours, de préciser que lui- même les a très durablement tenus.
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