Par Fabrice Nicolino
J'ai été familier avec certains textes de Marx, jadis. J'avoue n'avoir jamais lu Le Capital. Mais d'autres écrits m'ont énormément frappé, au point que je m'en souviens encore, trente-cinq ans après les faits. Parmi ces textes, Der achtzehnte Brumaire des Louis Napoleon, en français Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Rappelons aux oublieux qu'une révolution fabuleuse a eu lieu dans les rues de Paris entre le 22 et le 25 février 1848, suivie d'une autre, en juin. Pour dire le vrai, je suis encore au côté des barricadiers.
La note sera payée dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, quand cette petite ganache de Louis Napoléon Bonaparte s'empare du pouvoir après un coup d'État. L'un des morts, du haut des dérisoires barricades de cette nuit-là - en fait, le 3 décembre -, s'appelle Jean-Baptiste Baudin. Il est médecin, député du peuple, et ramasse une balle perdue. J'ai habité un temps dans la rue Baudin d'une ville de banlieue, et j'ai toujours eu une pensée pour cet imbécile qui ne supportait pas la dictature. Bref. Je voulais, malgré les apparences, vous parler du Sommet de la Terre, qui s'achève en ce moment à Rio (Brésil), vingt ans après le premier. J'ai dit, j'ai écrit, ici ou ailleurs, que ce Sommet manipulé par les transnationales ne mènerait qu'au désastre. Pour des raisons si évidentes que j'ai scrupule à les rappeler. L'ONU est infiltré - voir le cas Maurice Strong, voir le cas Schmidheiny, plusieurs fois évoqués - par des personnages qui se cachent à peine. Leur objectif, atteint comme jamais, est de sauver la machine de destruction de la vie.
Je reconnais que c'est singulier. Je reconnais même que ces crétins associés ne savent pas ce qu'ils font. Il faudrait en effet être d'une rare sottise pour donner la main à un programme qui nous prive tous, peu à peu, des possibilités d'habiter cette terre. Non, croyez-moi, ils se racontent une autre chanson. Celle, mutatis mutandis, de ceux qui, bons bourgeois de chez nous, « préféraient Hitler au Front Populaire ». Ou encore celle des pacifistes à tout crin qui, à la même époque - Accords de Munich compris - prêtaient au chancelier national-socialiste de nobles et calmes intentions. Où veux-je en venir ? À ce point-clé : nous sommes en guerre, et la plupart ne veulent pas le savoir, occupés qu'ils sont à vivre les derniers jours de Pompéi. Et j'en reviens à ce vieux Marx qui, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, utilise une formule qui a été abondamment assaisonnée depuis. La voici : « Hegel bemerkt irgendwo, daß alle großen weltgeschichtlichen Thatsachen und Personen sich so zu sagen zweimal ereignen. Er hat vergessen hinzuzufügen : das eine Mal als große Tragödie, das andre Mal als lumpige Farce ». Ce qui veut dire à peu près - mon allemand est exécrable - que Hegel a noté quelque part que les grands événements et personnages de l'histoire se répètent deux fois. Mais qu'il a oublié de préciser que, la première fois, c'est sous la forme d'une grande tragédie, et la seconde à la manière d'une farce dérisoire.
Tel est bien le bilan à tirer de cette pantomime de Rio 2012. En 1992, alors que tout était déjà connu, nous avions eu droit à la tragédie. Le vieux George Bush - mais c'eût pu être le vieux François Mitterrand - avait déclaré sans hésiter : « The American way of life is not negotiable ». On sacrifierait donc la forêt, l'océan, le sol, l'air et l'eau aux besoins sans limite des pelouses devant les pavillons middle class. Tout en faisant semblant de discuter. Tout en signant des chiffons de papier qui finiraient dans la cheminée. Oui, cette année 1992 avait été une grande tragédie. 2012 est une farce sans égale. Le Sommet de la Terre s'achève avant d'avoir commencé. Rien n'aura été obtenu, car rien ne pouvait l'être. Mais le WWF a déployé une montgolfière près du raout des présidents qui s'en foutent. Mais Jean-Marc Jancovici - il annonçait voici trois ans, dans un livre, qu'il nous restait trois ans pour sauver la planète - signe dans Le Monde une tribune avec le grand responsable onusien du Sommet de la Terre, Brice Lalonde (ici). Ces hommes ridicules affirment qu'il faut « décarboner » l'économie, et blablabla.
Croyez-moi, ou non d'ailleurs, la première mesure de salubrité écologique consisterait à nommer sans détour l'adversaire, devenu au fil du temps l'ennemi. Et cet ennemi, c'est l'industrie transnationale et les systèmes politiques qui l'aident à se maintenir au pouvoir du monde. Lesquels incluent tous les Brice Lalonde de la planète, tous les Jean-Marc Jancovici, tous les WWF, tous les jobards et jocrisse, ce qui fait un monde fou. Ils nous disent que les écologistes de mon espèce ne proposent rien, qu'ils n'ont aucune solution ? Franchement, et eux ? Eux, qui ne servent qu'à masquer l'échec historique et définitif du compromis. Eux, que je maudis aujourd'hui comme jamais.
